Nicolas Vilas : « Le Red Star a pris en compte la réalité religieuse de son vestiaire »

INTERVIEW | Pendant trois ans, le journaliste de RMC et de Ma Chaîne Sport Nicolas Vilas s’est intéressé à la question de la place qu’occupe la religion dans le football professionnel. Un travail de longue haleine qui a donné naissance à une enquête, Dieu Football Club (Hugo & Cie), parue le mois dernier. De l’importance du dialogue au cas du Red Star, en passant par les clés pour bien gérer un vestiaire, rencontre avec celui qui a cherché à mieux comprendre les liens entre pratiques religieuses et sport de haut niveau. (Crédit photo : Pierrick de Morel)

Comment est née ton envie de mener cette enquête sur les liens entre religion et football ?

C’est venu petit à petit. Il y a eu d’abord une accumulation d’entretiens que j’ai fait avec les joueurs dans mon boulot au quotidien. Je me rendais compte en parlant avec eux que le thème de leur religion revenait souvent dans la conversation. Au début j’ai gardé ça sous le coude, et puis cette matière s’est accumulée. De manière globale, ce qui m’intéresse vraiment dans le foot, au-delà de l’aspect technico-tactique, ce sont toutes les dimensions que ce sport englobe : sociale, culturelle, économique… et puis religieuse puisque la religion relie un peu toutes ces réalités, toutes ces sphères. Il y a également eu l’influence de l’actualité : aujourd’hui, il y a de plus en plus de débats qui tournent autour de la religion et de sa place dans la société. J’ai l’impression que c’est devenu tendu et sensible. J’ai voulu prouver très modestement qu’il est possible d’aborder le sujet de façon constructive et peut-être même intelligente. Va savoir…

Quelles ont été les principales difficultés de ton enquête ?

Certains milieux, certaines corporations ne sont pas forcément faciles à toucher. C’est ce que j’explique notamment pour l’arbitrage. Après les joueurs en eux-mêmes se confient assez facilement sur le sujet. C’est quelque chose d’intime mais le croyant, si on devait le dépeindre, c’est quelqu’un dont la foi est sincère et qui en parle sans gêne, sans honte et sans forcément verser dans le prosélytisme… Le plus dur finalement a été de faire des choix et de couper parce que la première version de mon enquête était deux fois plus épaisse que le résultat final.

Si tu évoques des problèmes de communautarisme et d’islamophobie par exemple, on a quand même l’impression que la religion suscite moins de tensions dans le football que dans la société…

Oui, c’est un constat que l’on peut faire : il y a beaucoup de questions religieuses qui donnent l’impression de poser problème dans la société.  Je pense notamment à la viande halal, aux prières sur les lieux de travail, au ramadan… Or ces problématiques ont déjà été résolues depuis un certain temps dans le football. Ce sont des choses que les clubs et les entraîneurs ont appris à gérer, tout comme les joueurs. Les footballeurs croyants sont très flexibles, ils savent s’adapter, et les clubs font de même. Surtout, et c’est ce qu’expliquent beaucoup de joueurs dans cette situation, les dirigeants aujourd’hui les mettent dans les meilleures dispositions pour qu’ils puissent être performants et finalement, épanouis.

Aujourd’hui, les clubs doivent-ils forcément s’intéresser à la question de la confession de leurs joueurs ?

C’est une des questions que je posais souvent aux entraîneurs et à certains recruteurs. Pour Jean-Marc Furlan [ndlr : entraîneur de Troyes], les entraîneurs ne doivent pas s’intéresser aux pratiques religieuses du joueur en tant que telles, ce n’est pas le critère qui compte. Aujourd’hui, quand tu sais l’investissement que représente le métier de footballeur, tu vas t’intéresser à l’homme et la religion puisque celle-ci peut avoir une influence sur la personnalité de cet homme ou du moins sur son mode de vie. C’est un critère très important : la vie de n’importe quel groupe, et c’est le cas dans un vestiaire de foot, c’est une accumulation d’individus et de personnalités. Et parfois, la religion peut expliquer les pratiques et les modes de vie de certains joueurs.

Il faudrait donc que l’entraîneur moderne, en plus d’être un psychologue, ait également une certaine culture religieuse ?

Les entraîneurs doivent faire preuve de psychologie et de dialogue. La question est là. Si tu instaures une règle, que tu ne l’expliques pas et que tu ne parles pas avec les gens à qui tu l’imposes, il y a méfiance. Le premier cas médiatisé de problématique liée au ramadan, c’est l’affaire Perrin-Saïf [ndlr : à la fin des années 90, Alain Perrin qui entraînait alors Troyes avait interdit à Rafik Saïfi de respecter le ramadan]. Furlan explique qu’au début de sa carrière d’entraîneur, il avait un avis arrêté sur la question du ramadan : pour lui, c’était niet. La règle est celle-ci et vous devez la suivre. Mais si il n’y a pas de pédagogie, c’est compliqué. Et c’est là que ta question est intéressante : tout passe par le dialogue mais aussi par la culture et la connaissance. Aujourd’hui, il y a beaucoup de tensions au sein de notre société parce que les gens se font des films sur la religion qu’ils ne maîtrisent pas, celle de leur voisin finalement. Je pense qu’il y a une question d’éducation très importante : pour que le débat soit sain, il faut connaître ces religions. L’islam fait partie de notre société, et beaucoup de gens se font des films parce qu’ils voient cette religion à travers le prisme des médias, souvent sensationnaliste. Mais ce n’est pas la réalité : ce n’est pas ce que vivent les musulmans au quotidien. La résolution de certains problèmes passe par la connaissance et l’échange.

Dans le cas du Red Star, le dialogue a abouti à l’ouverture d’une salle de prière pour les joueurs musulmans lors de la saison 2012-2013, comme tu l’expliques dans ton livre…

Il n’y a pas une réalité, une réponse à plusieurs problèmes qui sont souvent personnels et singuliers. Tout dépend de la situation de ton groupe, de la personnalité de ton ou de tes joueurs. Le Red Star est face à une réalité qui ne va pas être celle du Poiré-sur-Vie ou de Chambly ou même du PFC. Au Red Star, une adaptation a été opérée parce qu’il y avait une réalité, celle du vestiaire, qui n’était peut-être pas celle du vestiaire de la saison précédente ou du vestiaire actuel. Les adaptations se font au cas par cas : selon les joueurs et selon les clubs. Je pense que c’est une bonne idée parce que les choses se sont bien passées malgré un début de saison difficile. On n’a pas eu écho de tensions dans le vestiaire. Un équilibre a été trouvé, donc c’est certainement que c’était la meilleure solution. De toute façon le dialogue, quelque soit le problème dont on parle, reste la meilleure solution.

A ton avis, est-il possible aujourd’hui d’être un bon footballeur professionnel tout en étant un bon pratiquant, quelque soit sa religion ?

C’est l’une des grandes problématiques de cette enquête. D’ailleurs si on devait résumer le livre à travers une problématique, ce serait celle-ci : est-ce qu’on peut faire cohabiter sa pratique religieuse avec son métier de footballeur professionnel ? On a la preuve que oui : il y a beaucoup de joueurs pratiquants et cela ne les a pas empêché de faire carrière. Il se peut parfois que selon le club, selon le pays, selon l’actualité, selon la pratique du joueur, il puisse être confronté à des cas de figure un peu particulier. Il peut y avoir un choix à faire, des adaptations difficiles, souvent en raison du contexte du club, de la réalité du pays dans lequel il joue.  Mais d’une façon globale, ça se passe plutôt bien, même si il y a des épiphénomènes et des cas parfois extrêmes.

Quels ont été pour toi les grands enseignements de ce travail ?

Il y a certains mythes que j’ai essayé de cassé à travers cette enquête, notamment celui de présenter le footballeur comme étant un mec qui ne s’intéresse qu’au blé, qu’aux sorties, qu’aux filles… On a tendance à dire que les joueurs de foot ne sont pas intelligents, mais après je suis désolé, je ne crache pas sur ma profession mais un footballeur fait parfois des réponses bêtes à un journaliste parce que la question n’est pas très intelligente non plus… Le joueur s’adapte aussi à ça. Il y a beaucoup de gens qui m’ont dit avoir été étonnés parce qu’ils ont découvert une nouvelle facette des footballeurs. Mais la religion est un thème qu’on n’aborde pas vraiment avec eux, ou alors en surface, on n’ose pas leur poser ce genre de questions parce qu’on a l’impression qu’on va se faire envoyer paître. J’ai réalisé qu’il était possible de  parler de ces choses là, même dans un climat tendu. Le tout, c’est d’être constructif. Aujourd’hui, il y a une tendance journalistique qui veut qu’on soit des chroniqueurs, obligés de donner notre avis sur tout, et surtout de juger. C’est quelque chose qui me gêne un peu. Pour juger un joueur à un moment donné, je ne suis pas dans sa tête, dans la réalité du club au quotidien, c’est difficile. L’idée, c’est de donner la parole aux personnes concernées, et que chacun puisse ensuite se faire son opinion. J’explique que face à ces problématiques, souvent liées à des phénomènes de société, il n’y a pas une réponse possible, il y en a plusieurs.

En tant que consultant pour Ma Chaîne Sport, tu es un observateur avisé du National et du Red Star. Comment tu juges le début de saison des Audoniens ?

Leurs résultats me font plaisir dans le sens où c’est un club historique du football français qui a beaucoup galéré, avec de nombreux soucis financiers… Le Red Star n’a jamais été facile à gérer ces dernières années, il a coûté beaucoup d’agent à ceux qui l’ont repris en main. Les dirigeants avaient un projet très ambitieux la saison dernière, mais le démarrage a été difficile. J’étais très triste pour Laurent Fournier, que je connais un peu. Sébastien Robert fait un travail fantastique, malgré la pression énorme qui pesait sur ses épaules quand il a repris le club. Mais ce qui me plait surtout, c’est que ce club est universel. Il a été fondé par Jules Rimet avec les idées catholiques du Sillon, pour finalement devenir populaire et limite de gauche, dans le département qu’on aime bien étiqueter comme le plus musulman de France, il a un président juif à sa tête … Je trouve ça extraordinaire. C’est un club cosmopolite, qui est un peu à l’image de la région parisienne. Et puis pour en revenir au football, il y a des joueurs que j’adore : un mec comme Lefaix, qui a le profil type du footballeur de National, tu te demandes pourquoi il n’a jamais joué à un niveau supérieur. Il y a également des revanchards comme Makhedjouf, des anciens avec une carrière derrière eux mais qui sont très impliqués comme Bellion ou Planté, des jeunes comme Cros…

Jérôme Hergault nous expliquait que pour lui, il n’y avait pas de cadors cette saison en National. C’est aussi ton avis ?

Le Paris FC a réussi à se tirer vers le haut en apportant ce qui leur manquait la saison dernière, c’est-à-dire un peu de folie avec le recrutement de Ech Chergui. C’est une équipe solide, mais qui s’est finalement écroulée le week-end dernier face à Boulogne (1-3), un club pourtant à la rue en début de saison et qui maintenant remonte. C’est aussi le cas de Bourg-Péronnas… Tu sens que le championnat va être serré jusqu’au bout. Il n’y a effectivement pas de cadors, et surtout des outsiders qu’on attendait pas ou plus comme Colmar. Le National est très homogène.

►►► Pour en savoir plus : Dieu Football Club, une enquête de Nicolas Vilas aux éditions Hugo & Cie.

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